Il
était las d'être gaucher et, tout en sachant que même s’il parvenait à écrire
de la main droite, cela ne prouverait rien — à part peut-être qu'il était un
vieil obstiné —, le défi le motiva.
Il trouva un registre inutilisé et un stylo dans le tiroir
de son bureau. Tandis qu'il pensait à ce qu'il pouvait écrire, il prit le stylo
de la main gauche ; un geste automatique. Il le changea de main et se
sentit bizarre : cela faisait plus d'un demi-siècle qu'il écrivait de la
main gauche. Il était sans doute le plus vieux gaucher au monde, puisque que du
temps où il allait à l'école les maîtres se montraient très stricts à ce sujet
et avaient l'habitude de châtier ceux qui ne se corrigeaient pas. Mais là
n'était pas la question. Qu'écrire ?
« Essai numéro un ». Il souligna. Même cela lui
demandait un grand effort. « Dextrogyre, par opposition à lévogyre,
indique une particularité de la lumière polarisée. » Il observa le
résultat : pas mal. Le plus difficile avait été d'amener ses muscles non
entraînés à effectuer les boucles et déliés exigés par l'écriture. Il utilisait
en règle générale la main droite pour couper, saisir, se gratter ; que des
gestes simples et grossiers.
« Dominer la technique de l'écriture avec la main
maladroite », écrivit-il, « fait participer la volonté de l'individu
considéré comme un tout, comme une masse homogène, la même requise pour
modifier n'importe quel trait de la personnalité, éliminer un vice, surmonter
une frustration. » Il souligna aussi les trois derniers mots.
En réalité, le contenu importait peu ; il couchait des
phrases sur le papier pour s'exercer. L'intention cachée était néanmoins sortie
au grand jour : surmonter une frustration. Être gaucher le rendait
malheureux. Par le passé, il avait envié les autres enfants, même s'il s'était
évertué à le dissimuler. L'écriture automatique de la main droite avait mis à
nu la vérité dans le deuxième paragraphe. Cinq nouveaux mots, presque
invisibles, au tracé forcé non par un, mais par de nombreux désirs insatisfaits
: « modifier n'importe quel trait ». Pouvait-on modifier quelque
chose d'aussi fondamental, d'un simple souhait ? C'était de la fantaisie,
pure et simple. Il avait constaté qu'il pouvait transformer la gaucherie de la
main droite en une certaine dextérité, mais rien de plus. Le paradoxe le fit
sourire : sa main gauche était adroite… La droite deviendrait-elle gauche
s'il l'obligeait à un effort inhabituel ?
Il observa les mots, satisfait. Il avait gagné en aisance
et, bien que la calligraphie soit clairement différente, on ne pourrait bientôt
plus distinguer le gaucher du droitier. Il était tentant d'explorer d'autres
domaines, en particulier ceux négatifs. Il ferait une liste des choses méritant
d'être changées.
Il écrivit « changer » en haut d'une feuille
vierge et, ce faisant, il nota qu'il traçait la boucle du g comme un pro. Il
souligna. Il mit « personnalité » sous le mot souligné. Il écrivit
« travail ». Cela tombait sous le sens, comme conséquence naturelle
de ce qui précédait. Si je change de personnalité, je ne tiendrai pas trois
heures dans ce trou à rats. « Sexualité ». Pour un homme de son âge,
solitaire et timide, qui n'avait jamais vécu en couple, ce point méritait une
transformation radicale. « Enfants ». Il s'arrêta. C'était exagéré.
Le mécanisme peut être le même pour changer de main, de caractère, de travail,
d'état civil. Mais certaines choses,
Il secoua la main ; il la soumettait à un impitoyable
effort. Il lut ce qu'il avait écrit. Pour la première fois, ça lui sembla être
une stupidité complète, même si l'objectif premier s'était accompli de façon
correcte. Les derniers mots révélaient une calligraphie subtile,
gracieuse ; personne dans ses connaissances n'était capable de produire
des lettres si belles de sa main faible.
« Un maté, mon chéri ? »
La voix, en provenance de la cuisine, l'arracha brusquement
à ses réflexions. Un maté ? Qui était-ce ? Qui avait parlé ? Il
vivait seul, depuis toujours. Un vieux garçon dans une grande maison vide.
« Non, répondit-il, la voix tremblante, incertaine. Il
n'avait jamais pris de maté. Qui était cette femme ?
— Café, alors ? La voix se fit entendre plus près.
Thé ?
— Bon, un café », dit-il en déglutissant avec
difficulté.
La femme resta silencieuse, mais il était évident qu'elle
maniait les ustensiles de cuisine avec la familiarité de celle qui l'a fait des
années durant. Des années ? D'où était-elle sortie ? Était-ce possible que les
traits de l'écriture, en nageant à contre-courant, fussent capables d'invoquer
des forces inconnues et de produire de vraies transformations ? Il devait
y avoir une bonne explication alternative, quelque chose en rapport avec des
blocages ou l'amnésie.
« Il est prêt, je te l'apporte ? »
Ça devait être une créature fabriquée avec des mots.
Comment serait-elle ? Jeune ? Un prix excessif. Il n'arriverait pas à
la mettre dans son lit. Ou si, et il se ridiculiserait.
« Deux sucres, comme toujours ? » dit la
femme sans le regarder, quand il entra dans la cuisine. Elle devait avoir un
peu plus de trente ans : elle était brune et propre sur elle, peut-être
une employée de maison avec laquelle il avait fini par se mettre à défaut
d'avoir l'estomac pour trouver mieux. Elle était belle ; et quand elle le
regarda pour la première fois dans les yeux, elle nota que les siens étaient
verts et grands, de beaux yeux.
Il se réveilla à cinq heures et demie. La femme, contre
toute attente, ne s'était pas dissipée durant la nuit. Qui l'aurait cru ?
Chaque os, chaque muscle de son corps le faisait souffrir, de même que sa main,
comme si le fait de changer la réalité demandait un effort physique analogue à
celui que requérait l'acte sexuel.
En silence, pour ne pas la réveiller, il s'assit à son
bureau et sortit le répertoire du tiroir. Il retrouva là, intact, ce qu'il
avait écrit la nuit passée. Et s'il l'effaçait ? La femme disparaîtrait
sans laisser d'autre trace qu'un fourmillement dans les testicules ? Il
n'osait prendre le risque.
La persistance de l'hallucination, écrivit-il, s'appuie sur
les perturbations dont souffre le sujet et non sur les qualités intrinsèques de
ce qui est halluciné. Plus crédible est l'hallucination et plus profond sera le
traumatisme qui la provoque.
Bon Dieu ! Je suis fou ! Comment puis-je prendre
ça au sérieux ? Cependant, c'était le mieux qui ait pu lui arriver,
puisqu'il agissait comme si ça ne l'avait pas été.
Le phénomène s'officialisait au moment de le figer sur le
papier, au moment d'être soutenu par une théorie. Il relut ce qu'il avait écrit
et il remarqua que, pour la première fois, le contenu s'imposait aux mots.
Peut-être était-il soumis à une anomalie temporelle. Dans ce cas, les
changements dureraient le temps que met une balle en caoutchouc à revenir en
rebondissant contre un mur. La clé était là ! L'entropie se préparait à se
rembobiner : pour une durée indéterminée, la lutte entre l'ordre et le
chaos laissait un nombre de phénomènes atypiques à la dérive, et durant ce
laps, tout était possible.
« Pourquoi t'es-tu levé ? dit la femme,
somnolente. Il est très tôt. »
Il écrivit, empressé. Changer cette sexualité de vieux...
« Quelque chose te préoccupe ? insista la femme.
— Rien, un moment, j'arrive tout de suite. »
La possibilité de perdre le contrôle des transformations
l'effraya, puisqu'il ignorait combien de temps durerait l'anomalie, mais
l'urgence du désir le dominait. D’une certaine façon, il était heureux de ce
qu’il avait obtenu, même s’il ne devait plus provoquer d’autre changement.
L’impétuosité avec laquelle il embrassa la femme fit s’évanouir ses derniers
doutes.
« Je ne te reconnais pas », observa la femme.
Il rit en silence. Je suis un autre, oui. Il lui caressa le
cou et sentit son parfum naturel. Il tâcha de ne pas penser à la balle en
caoutchouc, sur le point d’abandonner le mur pour entreprendre le trajet du
rebond. Bien que, en y regardant bien : si l’entropie avait mis des
millions d’années pour arriver à ce point, il ne voyait pas de raisons opposées
à son désir d’adhérer au mur comme un pot de colle.
« Je passerais bien la journée au lit, avec toi,
dit-il finalement.
— Mais tu penses à autre chose. À quoi ?
— C’est un secret.
— Nous ne devrions pas en avoir.
— Dans ce cas en particulier, si. Ne t’en mêle pas. »
Une pointe de son aspérité ordinaire affleura dans ses paroles. Il n’était pas
disposé à se laisser manipuler par la femme, ou par les transformations
eux-mêmes, même s’il était parvenu, lui, grâce à son propre effort, à obtenir
ces changements.
Il accepta de rester quelques minutes de plus, mais il
s’échappa dès que possible. D’autres changements lui étaient venus à l’esprit,
il devait modifier la réalité tandis qu’il en était encore temps. Des
fantaisies de pouvoir l’aiguillonnaient ; une nouvelle sensualité le
prenait d’assaut.
Changer, écrivit-il, l’inclémence des puissants, la maladie
pour la santé ; éliminer l’hypocrisie, décupler l’amour. Malheureusement,
il ne pouvait pas vérifier le résultat de ces transformations, mais il n’avait
pas le droit d’arrêter.
Changer les rêves fracassés pour des rêves réalisés…
« Que t’arrive-t-il ? fit la femme en le faisant
sursauter.
— Je me sens mal, et je continuerai à aller mal tant que tu
ne me diras pas comment tu es apparue. Hier, tu n’existais pas.
— De quoi parles-tu ? Ça fait vingt ans qu’on est
mariés.
— Impossible ! »
Les lignes, pendant un temps interpénétrées, commencèrent à
se séparer. Les âges ne correspondaient pas, la maison se modifiait sous ses
yeux, comme en songe. Mais tant que l’on rêve, c’est réel, cela cesse de l’être
au réveil seulement. Il trouva une remarque intéressante à faire, à la
volée :
« Nous avons des enfants ?
— Bien sûr que nous en avons !! Mais ils ne vivent
plus avec nous. Qu’est-ce que c’est que cette question ? Comment as-tu pu
les oublier ? »
Elle était effrayée.
« Où est-ce que je travaille ? Je suis un employé
à la manque ou un génie ? »
Sa compagne ne répondit pas.
« Tu te rends compte que rien ne colle ? Avec
quelle main j’écris ?
— Tu es droitier, fit la femme.
— J’ai toujours écrit avec la main droite ? Je ne suis
pas gaucher ?
— Pas que je sache. »
Elle était très effrayée, désormais.
« Peut-être que j’ai été gaucher jusqu’à il y a
quelques heures. J’ai rêvé d’une vie de célibataire endurci, amer et gris, dans
laquelle j’écrivais de la main gauche.
— Si tu essaies d’écrire avec la main gauche… Tu ne vas pas
y arriver.
— Non ! Des… choses pourraient arriver. Laisse-moi
seul un instant : j’ai besoin de réfléchir. »
La femme partit. Bientôt, des bruits indiquèrent qu’elle
avait commencé à préparer le repas.
Changer d’humeur, écrivit-il. Ne suis-je
pas parvenu à modifier la personnalité ? C’était dangereux. D’autres
transformations, moins bienvenues, suivraient cette première. Il barra
« changer d’humeur » : il continuerait à être aigri. La femme,
depuis la cuisine, se plaignit.
« Qu’as-tu dit ?
— Que tu arrêtes avec ces listes stupides
et que tu viennes me rejoindre.
— Tu as fouillé dans mes tiroirs !
— Et alors ? Je suis ta bonne,
peut-être ? »
Changer cette sorcière insupportable,
écrivit-il, pour une douce solitude. Il s’arrêta, respira, écouta et observa.
Le stylo, suspendu entre l’index et le majeur, exécutait une danse tribale. Il
se leva brusquement.
Il parcourut la maison d’un bout à
l’autre. Pas une trace de la femme. Il était en train de prendre le coup de
main. De main ! Toutefois, il sentit à nouveau la crainte que les
transformations s’annulassent au moment où l’équilibre thermodynamique se
rétablirait. Et si la balle restait collée au mur ? Cela pourrait lui
porter préjudice.
Cherchons, retranscrivit-il sur le papier,
un moyen d’établir les changements, de les solidifier. La réalité implique de
négocier des accords, de faire des compromis avec les faits. Elle est,
s’il existe un document qui le prouve. Les papiers et non l’haleine, la salive
ou les selles, prouvent l’existence de Newton et de Torquemada, Goethe et
Parménide, Cléopâtre et mon grand-père. De nos jours, Swift est-il plus réel
que Gulliver ? Shakespeare que Hamlet ?
Il passa en revue la réalité qu’il avait
créée de la main droite et la jugea satisfaisante. Il était peut-être possible
d’en créer une autre de la main gauche, mais il n’allait pas risquer sa mise en
jouant à l’aveuglette. Il lui fallait encore couronner la séquence par un coup
aussi parfait qu’invisible à l’œil de profane.
Il inspira et exhala. Cela pourrait être
la dernière fois que je le fais, conjectura-t-il. Ça ne l’inquiétait pas outre
mesure.
Changer, coucha-t-il sur la feuille, ma
condition discutable d’être humain, vivant, conscient de soi-même, pour celle,
plus ferme et définitive, d’un personnage de fiction dans un récit que
quelqu’un, un jour, lira peut-être.
Titre original : Martingala
Traduit de l’espagnol par Jacques Fuentealba

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